Salif Keita

Mali Musique du Monde

Biographie :

« Mon espoir est avec toi

Le temps de pleurer n’est pas encore venu, Mandjou

Qu’Allah récompense Mandjou avec de l’or

Tout le monde croit en toi

Mandjou, la vérité est source de fierté »

 

Lorsque Salif Keita, noble de naissance, chante et dédie, à la manière d’un griot, le morceau Mandjou au président guinéen Sékou Touré, il bouleverse totalement la riche tradition dont il est issu. Tout au long de ces douze minutes épiques, Salif Keita inverse en effet non seulement les codes sociaux de l’espace mandingue, mais donne à l’Afrique de l’Ouest son premier véritable tube. Publié en 1978, Mandjou est un véritable tour de force enregistré à Abidjan, où se sont établis Les Ambassadeurs, devenus pour l’occasion Ambassadeurs Internationaux, la formation malienne dont Salif est alors le chanteur vedette.

Depuis la métropole ivoirienne, Salif commence son ascension vers les sommets grâce à ce premier succès panafricain. Comme son modèle vocal, le grand griot guinéen Sory Kandia Kouyaté, Salif s’imprègne de l’esthétique, du vocabulaire et des louanges des griots sur Mandjou, morceau monumental qui précipite l’avènement d’une musique africaine à portée internationale. Les congas jouent un motif cubain alors que les cuivres exécutent des arabesques exquises, tout en étant solidement ancrés dans la roche rouge du pays mandingue.

Installé à Abidjan, Salif voyage aux Etats-Unis, où il enregistre deux albums en 1980. Il commence aussi à circuler en Europe. Il s’établit ainsi à Paris en 1984 alors que Les Ambassadeurs Internationaux partent à vau l’eau en Côte d’Ivoire. Après une douzaine d’années passées en groupe, que ce soit avec le Rail Band ou Les Ambassadeurs, il se lance enfin en solo. En 1987, son génie vocal se révèle au monde avec l’album « Soro » qui pose les bases d’une fusion entre musique africaine et production occidentale. Ce disque marque l’un des actes de naissance de la world music propre à l’époque.

Sommet du disque, Cono (selon la prononciation, ce mot veut dire « oiseau » ou « for intérieur ») déploie des trésors de délicatesse et de pureté vocale. La voix de Salif n’est qu’émotions pures, serties d’une nappe de synthétiseurs et rehaussées de congas. La production ample de François Bréant restitue magnifiquement lyrisme mandingue et éloquence naturelle pour l’un des grands titres africains de la décennie.

En 1989, le single Nou pas bouger remporte un succès colossal dans toute l’Afrique francophone et aux Antilles, utilisant au maximum les innovations technologiques en matière de programmation, de production et d’enregistrement. Ce titre est une ode à la dignité et à la résistance dans les combats difficiles menés par les immigrés africains pour s’insérer, socialement, économiquement et politiquement en France et en Occident. Les paroles chantées par Salif sont éloquentes :

« Au temps de l’esclavage 

Au temps de la colonisation 

L’Afrique a souffert. 

Ce n’était pas la guerre de leurs pères 

Ce n’était pas la guerre de leurs mères 

Maintenant, ils veulent qu’on rentre chez nous »

Paru sur l’album « Ko-Yan », ce morceau est directement inspiré de l’expulsion médiatisée par avion charter d’une centaine de ressortissants maliens par le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua en 1988. Au quotidien, installé à Montreuil, au cœur de la communauté malienne parisienne, Salif connaît les sacrifices, l’abnégation et les luttes des immigrés pour être reconnus et exister en tant qu’individus, loin de leur pays natal.

En 1991, sur l’album « Amen », Lony évoque la manière dont on acquière des connaissances en pays mandingue, la plus importante d’entre toutes étant la connaissance de soi. Sages et sereins, les claviers et les percussions procurent un écrin idéal pour sa voix, qui ne cesse de gagner de nouveaux adeptes.

En 1995, sur Folon (« autrefois »), Salif s’accompagne lui-même à la guitare. Ce titre déchirant oppose la tradition à la modernité, le passé au présent et la collectivité à l’individu. Salif chante la place qui est désormais laissée à l’expression individuelle. Le pianiste Jean-Philippe Rykiel figure aux claviers, aux arrangements et à la production sur cette chanson, qui compte parmi les grands classiques de son répertoire. En tant qu’artiste, Salif peut s’exprimer plus directement qu’auparavant, depuis l’introspection entreprise sur « Soro ». Il chante ainsi :

« Avant, nous étions des exécutants,

Nous ne recevions que des ordres. 

Nous ne décidions pas. 

Même si tu pensais le bonheur, 

Même si tu étais intelligent, 

Tu ne pouvais rien dire. 

On s’en foutait. 

Maintenant, personne ne peut décider pour nous, 

Car maintenant, on ne s’en fout plus »

Paru sur l’album homonyme, Folon est l’un de ses meilleurs titres des années 1990. Salif termine la décennie avec l’album « Papa », moins saisissant que les précédents.

Après quelques années de hiatus artistique, Salif revient au premier plan avec « Moffou » en 2002. Ouvrant l’album, le duo avec Cesaria Evora baptisé Yamore est un mariage naturel entre les deux plus belles voix d’Afrique de l’Ouest. Jamais forcées, celles-ci s’unissent à merveille. Elles partagent les mêmes émotions, ayant enduré des souffrances proches : la couleur de peau et le déclassement social pour Salif, l’éloignement îlien et la condition de femme pour Cesaria. Une mélancolie nimbée de lumière de fin d’après-midi illumine ce morceau aux charmes afro-cubains. L’accordéon apporte en outre une couleur nostalgique à Yamore, avec des intonations de saudade, un sentiment mêlé de regret, de chagrin et de désir, présent à travers toute l’Afrique atlantique.

Plus enlevé, Madan est une parfaite chanson d’afro-pop, à l’énergie tourbillonnante et dansante à souhait. Des chœurs à la rythmique en passant par les joutes virtuoses entre kamelen ngoni et ngoni, ce titre effervescent exprime un rythme de la séduction irrésistible.

Trois ans plus tard, Calculer est l’un des sommets de « M’Bemba », deuxième album du renouveau acoustique de la décennie. Le kamelen ngoni d’Harouna Samaké, les percussions de Mino Cinelu, mais surtout les interactions entre les guitares acoustiques de Salif et de ses vieux complices des Ambassadeurs, Kanté Manfila et Ousmane Kouyaté, sont irrésistibles.

Apaisé et plein de spiritualité, Bobo, le premier morceau de l’album est une véritable ode au bonheur. « Cela fait du bien d’être amoureux, d’être aimé » chante simplement Salif en français. Son interprétation émouvante renvoie à la grande tradition mandingue dont il ne s’est jamais départi. Salif poursuit la décennie avec un nouveau chef d’œuvre, l’album « La différence » en 2009.

Classique de son répertoire, le magnifique et délicat Seydou est dédié au couturier et styliste Chris Seydou, qui a fait connaître la technique de teinture du bogolan malien dans le monde entier. Comme lui, Seydou contribué à la reconnaissance du patrimoine culturel malien. Albinos, Salif a également largement œuvré pour que cette différence de peau soit enfin acceptée. Il demeure l’un des principaux artisans de cette considérable évolution des mentalités.

« Je suis un noir, ma peau est blanche et moi j’aime bien ça, c’est la différence. Je suis un blanc, mon sang est noir, moi j’adore ça, c’est la différence qui est jolie », chante-t-il sur La différence. Tout est dit dans cet hymne à la tolérance, avec lequel il exprime parfaitement ses convictions artistiques qui touchent à l’universel, loin des louanges serviles de ses grands débuts.

Florent Mazzoleni 

Salif Keita

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